de passion, de folie… Je me tais, Armand, je m’arrête, je ne veux plus rien vous dire
de mes sentiments. Si mes vœux n’ont pas été entendus d’âme à âme, je ne pourrais
donc plus, moi aussi, moi la femme, ne devoir votre amour qu’à votre pitié. Je veux
être aimée irrésistiblement ou laissée impitoyablement. Si vous refusez de lire cette
lettre, elle sera brûlée. Si, l’ayant lue, vous n’êtes pas trois heures après, pour toujours
mon seul époux, je n’aurai point de honte à vous la savoir entre les mains : la fierté
de mon désespoir garantira ma mémoire de toute injure, et ma fin sera digne de mon
amour. Vous-même, ne me rencontrant plus sur cette terre, quoique vivante, vous ne
penserez pas sans frémir à une femme qui, dans trois heures, ne respirera plus que pour
vous accabler de sa tendresse, à une femme consumée par un amour sans espoir, et
fidèle, non pas à des plaisirs partagés, mais à des sentiments méconnus. La duchesse
de Lavallière pleurait un bonheur perdu, sa puissance évanouie ; tandis que la duchesse
de Langeais sera heureuse de ses pleurs et restera pour vous un pouvoir. Oui, vous me
regretterez. Je sens bien que je n’étais pas de ce monde, et vous remercie de me l’avoir
prouvé. Adieu, vous ne toucherez point à ma hache ; la vôtre était celle du bourreau, la
mienne est celle de Dieu ; la vôtre tue, et la mienne sauve. Votre amour était mortel, il
ne savait supporter ni le dédain ni la raillerie ; le mien peut tout endurer sans faiblir, il
est immortellement vivace. Ah ! j’éprouve une joie sombre à vous écraser vous qui vous
croyez si grand, à vous humilier par le sourire calme et protecteur des anges faibles qui
prennent, en se couchant aux pieds de Dieu, le droit et la force de veiller en son nom sur
les hommes. Vous n’avez eu que de passagers désirs ; tandis que la pauvre religieuse
vous éclairera sans cesse de ses ardentes prières, et vous couvrira toujours des ailes de
l’amour divin. Je pressens votre réponse, Amand, et vous donne rendez-vous… dans
le ciel. Ami, la force et la faiblesse y sont également admises ; toutes deux sont des
souffrances. Cette pensée apaise les agitations de ma dernière épreuve. Me voilà si
calme, que je craindrais de ne plus t’aimer, si ce n’était pour toi que je quitte le monde.
ANTOINETTE. »
– Mon cher cousin, dit la duchesse en arrivant à la maison de Montriveau,
faites-moi la grâce de demander à la porte s’il est chez lui.
Le commandeur, obéissant à la manière des hommes du dix-huitième
siècle, descendit et revint dire à sa cousine un oui qui lui donna le frisson. À
ce mot, elle prit le commandeur, lui serra la main, se laissa baiser par lui sur
les deux joues, et le pria de s’en aller sans l’espionner ni vouloir la protéger.
– Mais les passants ? dit-il.
– Personne ne peut me manquer de respect, répondit-elle.
Ce fut le dernier mot de la femme à la mode et de la duchesse. Le
commandeur s’en alla. Madame de Langeais resta sur le seuil de cette porte
en s’enveloppant de son manteau, et attendit que huit heures sonnassent.
L’heure expira. Cette malheureuse femme se donna dix minutes, un quart
d’heure ; enfin, elle voulut voir une nouvelle humiliation dans ce retard, et
la foi l’abandonna. Elle ne put retenir cette exclamation : – Ô mon Dieu !
puis quitta ce funeste seuil. Ce fut le premier mot de la carmélite.
Montriveau avait une conférence avec quelques amis, il les pressa de
finir, mais sa pendule retardait, et il ne sortit pour aller à l’hôtel de Langeais
qu’au moment où la duchesse, emportée par une rage froide, fuyait à pied
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de mes sentiments. Si mes vœux n’ont pas été entendus d’âme à âme, je ne pourrais
donc plus, moi aussi, moi la femme, ne devoir votre amour qu’à votre pitié. Je veux
être aimée irrésistiblement ou laissée impitoyablement. Si vous refusez de lire cette
lettre, elle sera brûlée. Si, l’ayant lue, vous n’êtes pas trois heures après, pour toujours
mon seul époux, je n’aurai point de honte à vous la savoir entre les mains : la fierté
de mon désespoir garantira ma mémoire de toute injure, et ma fin sera digne de mon
amour. Vous-même, ne me rencontrant plus sur cette terre, quoique vivante, vous ne
penserez pas sans frémir à une femme qui, dans trois heures, ne respirera plus que pour
vous accabler de sa tendresse, à une femme consumée par un amour sans espoir, et
fidèle, non pas à des plaisirs partagés, mais à des sentiments méconnus. La duchesse
de Lavallière pleurait un bonheur perdu, sa puissance évanouie ; tandis que la duchesse
de Langeais sera heureuse de ses pleurs et restera pour vous un pouvoir. Oui, vous me
regretterez. Je sens bien que je n’étais pas de ce monde, et vous remercie de me l’avoir
prouvé. Adieu, vous ne toucherez point à ma hache ; la vôtre était celle du bourreau, la
mienne est celle de Dieu ; la vôtre tue, et la mienne sauve. Votre amour était mortel, il
ne savait supporter ni le dédain ni la raillerie ; le mien peut tout endurer sans faiblir, il
est immortellement vivace. Ah ! j’éprouve une joie sombre à vous écraser vous qui vous
croyez si grand, à vous humilier par le sourire calme et protecteur des anges faibles qui
prennent, en se couchant aux pieds de Dieu, le droit et la force de veiller en son nom sur
les hommes. Vous n’avez eu que de passagers désirs ; tandis que la pauvre religieuse
vous éclairera sans cesse de ses ardentes prières, et vous couvrira toujours des ailes de
l’amour divin. Je pressens votre réponse, Amand, et vous donne rendez-vous… dans
le ciel. Ami, la force et la faiblesse y sont également admises ; toutes deux sont des
souffrances. Cette pensée apaise les agitations de ma dernière épreuve. Me voilà si
calme, que je craindrais de ne plus t’aimer, si ce n’était pour toi que je quitte le monde.
ANTOINETTE. »
– Mon cher cousin, dit la duchesse en arrivant à la maison de Montriveau,
faites-moi la grâce de demander à la porte s’il est chez lui.
Le commandeur, obéissant à la manière des hommes du dix-huitième
siècle, descendit et revint dire à sa cousine un oui qui lui donna le frisson. À
ce mot, elle prit le commandeur, lui serra la main, se laissa baiser par lui sur
les deux joues, et le pria de s’en aller sans l’espionner ni vouloir la protéger.
– Mais les passants ? dit-il.
– Personne ne peut me manquer de respect, répondit-elle.
Ce fut le dernier mot de la femme à la mode et de la duchesse. Le
commandeur s’en alla. Madame de Langeais resta sur le seuil de cette porte
en s’enveloppant de son manteau, et attendit que huit heures sonnassent.
L’heure expira. Cette malheureuse femme se donna dix minutes, un quart
d’heure ; enfin, elle voulut voir une nouvelle humiliation dans ce retard, et
la foi l’abandonna. Elle ne put retenir cette exclamation : – Ô mon Dieu !
puis quitta ce funeste seuil. Ce fut le premier mot de la carmélite.
Montriveau avait une conférence avec quelques amis, il les pressa de
finir, mais sa pendule retardait, et il ne sortit pour aller à l’hôtel de Langeais
qu’au moment où la duchesse, emportée par une rage froide, fuyait à pied
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