246 TROIS AVENTURES DE LA CALYPSO
extase, comme dans un rêve, hypnotisé, ensorcelé par la caverne magique.
Malgré toutes les précautions que nous avons prises, des sédiments
ont été soulevés par nos allées et venues et progressivement la visibilité
devient à peu près nulle.
L’une après l’autre les torches s’éteignent et tout à coup, le charme
magique qui me maintenait dans ce monde insolite se rompt. L’inquiétude
s’abat sur moi. Il faut vite trouver le chemin du retour et ne laisser personne
en arrière. Mais nous sommes maintenant baignés par une eau noire et
trouble. Après avoir tâtonné pour trouver la sortie de la salle aux stalactites,
c’est la longue nage épuisante de retour, tout au long du couloir. Mais déjà
le courant de jusant nous pousse et le trajet est moins long que je n’avais
craint.
Bientôt je devine que nous atteignons la base de la faille. La sortie est
là-haut, au-dessus de nos têtes, alors que nous sommes encore englués dans
les ténèbres. En les touchant, en les tirant, j’obtiens que tous nos camarades
se regroupent. Nerveusement, je cherche le cordage de nylon, ce fil de vie
qui nous conduira jusqu’à la lumière et nous permettra de sortir du labyrinthe.
La corde est sous ma main. Nous montons. Il faut encore faire des
paliers. La marée ne va pas tarder à remplir d’eau bouillonnante notre
entonnoir, mais nous avons au moins pour nous distraire un spectacle qui
nous est familier et que nous avons observé souvent en mer Rouge : de
grandes carangues* viennent tout en haut du trou, pour se faire déparasiter
par un petit poisson nettoyeur, du genre Fissilabrus*. Chaque carangue
fait la queue pour passer à la station-service, se présente dans la position
traditionnelle : légèrement inclinée et l’ouïe entrouverte. Le petit poisson
s’affaire à arracher les minuscules crustacés qui gênent son client et dont il
se régale.
Raymond Coll rapporte une trouvaille surprenante : une gorgone
cueillie tout au fond de la grotte. On imaginerait à priori qu’aucun animal
fixé ne peut vivre dans ces ténèbres. Sans doute, cette gorgone puise-t-elle
ce qui lui est nécessaire dans le plancton apporté à chaque marée par les
courants.
Voici que s’achève le deuxième de ces fastidieux paliers que nous
observons, les yeux fixés sur nos montres. Nous crevons la surface qui déjà
bouillonne. Nous retrouvons le soleil, les coraux et un vent léger qui passe
sur le récif. C’est la fin de notre hallucinant voyage. Nous porterons toujours
en nous ces images merveilleusement insolites dérobées à l’au-delà. Mais
c’est avec satisfaction que nous nous incorporons de nouveau au monde
des hommes. Nous sommes de retour, fatigués, mais heureux, porteurs
extase, comme dans un rêve, hypnotisé, ensorcelé par la caverne magique.
Malgré toutes les précautions que nous avons prises, des sédiments
ont été soulevés par nos allées et venues et progressivement la visibilité
devient à peu près nulle.
L’une après l’autre les torches s’éteignent et tout à coup, le charme
magique qui me maintenait dans ce monde insolite se rompt. L’inquiétude
s’abat sur moi. Il faut vite trouver le chemin du retour et ne laisser personne
en arrière. Mais nous sommes maintenant baignés par une eau noire et
trouble. Après avoir tâtonné pour trouver la sortie de la salle aux stalactites,
c’est la longue nage épuisante de retour, tout au long du couloir. Mais déjà
le courant de jusant nous pousse et le trajet est moins long que je n’avais
craint.
Bientôt je devine que nous atteignons la base de la faille. La sortie est
là-haut, au-dessus de nos têtes, alors que nous sommes encore englués dans
les ténèbres. En les touchant, en les tirant, j’obtiens que tous nos camarades
se regroupent. Nerveusement, je cherche le cordage de nylon, ce fil de vie
qui nous conduira jusqu’à la lumière et nous permettra de sortir du labyrinthe.
La corde est sous ma main. Nous montons. Il faut encore faire des
paliers. La marée ne va pas tarder à remplir d’eau bouillonnante notre
entonnoir, mais nous avons au moins pour nous distraire un spectacle qui
nous est familier et que nous avons observé souvent en mer Rouge : de
grandes carangues* viennent tout en haut du trou, pour se faire déparasiter
par un petit poisson nettoyeur, du genre Fissilabrus*. Chaque carangue
fait la queue pour passer à la station-service, se présente dans la position
traditionnelle : légèrement inclinée et l’ouïe entrouverte. Le petit poisson
s’affaire à arracher les minuscules crustacés qui gênent son client et dont il
se régale.
Raymond Coll rapporte une trouvaille surprenante : une gorgone
cueillie tout au fond de la grotte. On imaginerait à priori qu’aucun animal
fixé ne peut vivre dans ces ténèbres. Sans doute, cette gorgone puise-t-elle
ce qui lui est nécessaire dans le plancton apporté à chaque marée par les
courants.
Voici que s’achève le deuxième de ces fastidieux paliers que nous
observons, les yeux fixés sur nos montres. Nous crevons la surface qui déjà
bouillonne. Nous retrouvons le soleil, les coraux et un vent léger qui passe
sur le récif. C’est la fin de notre hallucinant voyage. Nous porterons toujours
en nous ces images merveilleusement insolites dérobées à l’au-delà. Mais
c’est avec satisfaction que nous nous incorporons de nouveau au monde
des hommes. Nous sommes de retour, fatigués, mais heureux, porteurs
