76 LA VIE ET LA MORT DES CORAUX
s’endormiront dans leur trou ou s’ils en sortiront pour s’endormir sous
nos yeux.
A l’usage, la méthode Dumas s’avère la plus efficace et la plus spectaculaire. Les animaux effectivement sortent de leur trou et retombent endormis
sur le sable à côté de l’ouverture. Il n’y a plus qu’à les ramasser. Nous les
mettons dans un aquarium ultra-plat, ce que nous appelons « la fourmilière
de verre » afin d’étudier la manière dont ils creusent leur refuge. Nous maintenons l’aquarium en place sous l’eau — les Hétéroconger sont ainsi à la
fois « in vitro » et « in situ ». Cela nous vaut une belle surprise : les
ennemis naturels des micro-congres, que nous n’avions pas encore vus à
l’œuvre, se révèlent : l’aquarium est brusquement environné de petits
labres* et de petits Balistes qui s’efforcent d’attraper les Hétéroconger à
travers les vitres de l’aquarium.
Nous rendons la liberté à nos six pensionnaires et Deloire filme leur
fuite. L’un disparaît rapidement. Un autre nage vers le fond et s’enterre
aussi vite qu’il peut. Mais alors qu’il a encore juste la tête qui dépasse de
son trou, un labre l’attrape et le tire hors de son puits. Un autre labre le
saisit par la queue. Les deux labres tirent chacun à un bout. Survient un
troisième larron : un petit mérou qui d’un coup de gueule avale le tout. La
vie dans la mer n’est souvent qu’une chaîne de crimes.
Il va falloir quitter ces fonds coralliens des Indes qui se sont souvent
révélés admirables. Je n’ai pas le droit d’oublier que la Calypso est dramatiquement ralentie par la mise hors de service de l’un de ses deux moteurs.
Seul dans ma cabine, je médite anxieusement sur la décision à prendre.
Notre navigation dans l’Océan Indien est entièrement tributaire de la
mousson et la mousson est proche. Il faut donc calculer notre programme
au plus juste, en fonction de notre avarie. Nos recherches ne peuvent pas
se poursuivre plus longtemps sur les côtes de l’Inde. Ce n’est pas là que
nous pouvons espérer faire réparer notre arbre porte-hélice. Il faut regagner
la côte orientale d’Afrique et pour cela, hélas, traverser une fois de plus
toute la largeur de l’Océan Indien... à petite allure, sur un seul moteur.
Je songe à ceux qui à bord de la Calypso sont coupés de toute communication avec leur famille en Europe. Le dernier courrier date de Djibouti,
il y a un mois. Nous ne pouvons espérer le prochain qu’après avoir franchi
l’Océan, peut-être à Diego Suarez, sur la côte de Madagascar, dans trois
semaines... La France est loin et nous sommes vraiment des vagabonds.
J’autorise tout le monde à envoyer un télégramme privé gratuit, réponse
payée... Puis nous partons à allure réduite pour franchir une fois de plus
toute la largeur de l’Océan Indien. Interminable épreuve au cours de laquelle
le moindre animal rencontré en surface fera notre joie...
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