DES AMITIES DIFFICILES 171
Un mauvais caractère
Falco estime qu il y a deux poissons dont le comportement n’est pas
celui des autres et qui entretiennent avec l’homme des rapports familiers
mais ambigus : le mérou et le baliste. Raymond Coll, qui a l’habitude
d’appliquer aux poissons des qualificatifs réservés aux humains, trouve que
le baliste est « gentil », mais qu’on ne peut pas s’y fier.
Il est bien connu que parmi tous les mollusques il a une préférence
pour les Bénitiers...
— Eh bien, dit Raymond avec indignation, il m’est arrivé de donner
à un baliste un Bénitier ouvert et au lieu de manger la chair du mollusque,
il m’a mordu le doigt. En fait, je crois que les balistes, comme les mérous,
ont finalement très mauvais caractère. Il nous est arrivé avec Delemotte de
passer à côté des balistes qui éventaient leurs œufs. Nous ne faisions même
pas attention à eux et ils venaient nous attaquer.
Nous tentons de tourner une séquence où l’on verrait un baliste
attaquer un plongeur. La scène n’est que trop réussie. Bernard Delemotte
est cruellement mordu. Aussi, avant de recommencer procédons-nous à des
préparatifs exceptionnels : Bernard se protège les mains et les bras avec
des bandelettes enroulées.
Dans le monde du corail, faiblesse est synonyme de mort. Les espèces
qui se dérobent à la lutte disparaissent vite. Les vulnérables et les peureux
sont dévorés. Aussi chez les animaux marins le courage — même insensé —
est-il chose commune. Pour le baliste qui mesure une quarantaine de centimètres, la saison des amours est aussi celle du courage. La femelle non
seulement aère sa ponte et veille sur elle, mais elle la défend contre tous les
intrus quelle que soit leur taille. Quiconque, grand ou petit, s’approche de
ses œufs, s’expose à sa fureur.
Le devoir d’assurer la continuation de l’espèce l’emporte sur l’instinct
de conservation. Un animal, même cent fois plus grand qu’elle, ne fait pas
peur à la mère baliste : elle attaque.
Malgré tout son courage, un très petit nombre de jeunes survivront :
exactement ceux dont le récif peut assurer l’existence.
Delemotte qui en a fait l’expérience affirme que la mâchoire des
balistes, assez forte pour casser la coquille de mollusques, mord très sérieusement et que « ça fait mal », mais leurs dents n’arrachent pas le morceau.
Pourtant je ne voudrais pas laisser aux lecteurs l’impression que le
baliste est un poisson « méchant » comme dirait Raymond Coll. Lorsqu’en
1963, plusieurs de nos camarades ont habité pendant un mois la maison
sous la mer pour l’expérience de Précontinent II en Mer Rouge, leur plus
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