128 LA VIE ET LA MORT DES CORAUX
Sans défense ? Pas tout à fait. Les requins ou plutôt les « barbus »,
comme on dit à bord de la Calypso, surgissent des ténèbres, attirés par nos
lampes. Il serait imprudent d’insister. La nuit, grâce aux cellules sensorielles
disposées en grand nombre sur son corps et surtout sur sa tête, le requin
est beaucoup mieux armé que le plongeur et a tous les avantages pour lui.
Certes il n’est pas nyctalope. Pas plus que nous il n’y voit la nuit dans
l’eau. Mais il a bien d’autres organes des sens en dehors de la vue et nous
ne les avons pas. Cet arsenal sensoriel le renseigne sur ce qui se passe
autour de lui dans les ténèbres de la mer : il dispose d’une ligne latérale
de cryptes sensorielles, des ampoules de Lorenzini... Si on ne connaît pas
le rôle bien précis de chacun de ces organes, on peut mesurer du moins
l’étendue des sensations et des indications qu’ils fournissent au requin :
vibrations de l’eau, pression hydrostatique, gustation, analyse chimique,
sons, odeurs, etc. Une vie de perceptions aquatiques autrement riche que
la nôtre. Le requin a beaucoup plus que nous les moyens de connaître les
moindres modifications de son environnement, de distinguer probablement
des sensations très fines. Et l’on prétend que c’est un animal « primitif » !
Le ballet des hommes et des poissons
Dès qu’on quitte le massif de corail, fût-ce pour s’éloigner de 10 mètres,
la profondeur devient tout de suite très grande et c’est dans ces creux
d’eau bleue qu’évoluent les bancs de grands poissons. J’ai trouvé à la
pointe de Shab Rumi l’endroit idéal pour une nouvelle « grande mise en
scène cinématographique ». L’eau est très claire et il y a abondance de
carangues, de vieilles, de poissons docteurs, de Platax aux reflets argentés.
Le 3 juin, cinq plongeurs se mettent à l’eau revêtus du nouvel équipement hydrodynamique. Nous les filmons alors que déployés en éventail,
ils croisent une troupe de grandes carangues. Spontanément les deux
groupes, les hommes et les poissons, reviennent l’un vers l’autre pour se
croiser encore à plusieurs reprises, comme si les uns et les autres venaient
de découvrir un jeu passionnant. C’est fascinant de suivre ce carrousel pour
l’ordonnance duquel l’eau semble transmettre je ne sais quel instinct
commun aux plongeurs et aux grands poissons. C’est un succès imprévu.
Le lendemain 4 juin, qui est un dimanche, nous faisons encore une
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