DANS LA MER DE BERING 161
Les saumons, les ours et les loutres
Nous faisons d’abord escale dans le port de Kodiak. La ville est curieusement marquée de souvenirs russes : églises à bulbes dorés, architecture
tzariste très 1900. On rencontre des popes dans les rues. La Russie n’a
vendu l’Alaska aux Etats-Unis qu’en 1867 pour une somme équivalente à
ce que rapporte une seule saison de pêche au saumon. Bonne affaire, car
l’Alaska est un pays d’or et de pétrole.
L’île de Kodiak, où nous sommes restés plusieurs semaines et où j’ai
finalement laissé une équipe dirigée par le chef plongeur Albert Falco, aura
été pour nous le pays des saumons : les poissons, à l’époque des amours,
remontent jusqu’aux lacs où ils sont nés, en franchissant les cascades, au
risque de se fracasser. Sous des douches d’eau glacée, Bernard Delemotte
prenait dans ses bras les saumons épuisés, à demi-assommés, et leur faisait
franchir la chute d’eau où ils étaient prêts à mourir. Le long des rivières
presque à sec, les ours* les plus grands du monde : 4 mètres de long,
pêchaient les saumons avec leur patte, et, d’un coup de dents les coupaient
en deux. Après quoi, groupés par famille, Monsieur, Madame et bébé, ils
s’enfonçaient dans les champs de lupins sauvages, d’où émergeait à peine
leur gros dos brun.
Au bord des lacs et des ruisseaux de Kodiak les ours ne furent pas
pour l’équipe de la Calypso les pires ennemis. Les moustiques se montrèrent
beaucoup plus agressifs, féroces et sanguinaires. A certains moments ils
entouraient nos camarades d’un véritable nuage et s’abattaient goulûment
sur leur peau. On prétend qu’un moustique de l’Alaska est capable de
parcourir 50 kilomètres pour s’offrir la peau d’un voyageur.
Il fallut prendre des mesures pour lutter contre ces suceurs de sang :
cinéastes et plongeurs furent équipés d’un chapeau où était accrochée une
moustiquaire miniature descendant en dessous des épaules. On aurait dit
une troupe d’apiculteurs. Cet accessoire était assez encombrant lorsqu’il
s’agissait de franchir une cascade ou de manger.
Le plus malheureux était Bernard Delemotte dont le visage et les mains
étaient couverts de piqûres. Après avoir affronté les requins, chevauché les
baleines, apprivoisé les murènes, il a été vaincu par les moustiques.
Ce n’est pas seulement à cause des moustiques que l’expédition de
Kodiak a été pénible : les rivières ont opposé aux plongeurs qui filmaient
les saumons rouges des obstacles souvent difficiles à surmonter. Il leur a
fallu remonter à pied, en tirant le zodiac, des torrents au flot impressionnant.
Les cascades, qui atteignaient parfois 20 mètres de haut, déversaient sur
eux des tonnes d’une eau glacée provenant de la fonte des neiges. Franchir
certaines chutes d’une grande puissance en filmant les saumons était souvent
un exploit.
Les saumons, les ours et les loutres
Nous faisons d’abord escale dans le port de Kodiak. La ville est curieusement marquée de souvenirs russes : églises à bulbes dorés, architecture
tzariste très 1900. On rencontre des popes dans les rues. La Russie n’a
vendu l’Alaska aux Etats-Unis qu’en 1867 pour une somme équivalente à
ce que rapporte une seule saison de pêche au saumon. Bonne affaire, car
l’Alaska est un pays d’or et de pétrole.
L’île de Kodiak, où nous sommes restés plusieurs semaines et où j’ai
finalement laissé une équipe dirigée par le chef plongeur Albert Falco, aura
été pour nous le pays des saumons : les poissons, à l’époque des amours,
remontent jusqu’aux lacs où ils sont nés, en franchissant les cascades, au
risque de se fracasser. Sous des douches d’eau glacée, Bernard Delemotte
prenait dans ses bras les saumons épuisés, à demi-assommés, et leur faisait
franchir la chute d’eau où ils étaient prêts à mourir. Le long des rivières
presque à sec, les ours* les plus grands du monde : 4 mètres de long,
pêchaient les saumons avec leur patte, et, d’un coup de dents les coupaient
en deux. Après quoi, groupés par famille, Monsieur, Madame et bébé, ils
s’enfonçaient dans les champs de lupins sauvages, d’où émergeait à peine
leur gros dos brun.
Au bord des lacs et des ruisseaux de Kodiak les ours ne furent pas
pour l’équipe de la Calypso les pires ennemis. Les moustiques se montrèrent
beaucoup plus agressifs, féroces et sanguinaires. A certains moments ils
entouraient nos camarades d’un véritable nuage et s’abattaient goulûment
sur leur peau. On prétend qu’un moustique de l’Alaska est capable de
parcourir 50 kilomètres pour s’offrir la peau d’un voyageur.
Il fallut prendre des mesures pour lutter contre ces suceurs de sang :
cinéastes et plongeurs furent équipés d’un chapeau où était accrochée une
moustiquaire miniature descendant en dessous des épaules. On aurait dit
une troupe d’apiculteurs. Cet accessoire était assez encombrant lorsqu’il
s’agissait de franchir une cascade ou de manger.
Le plus malheureux était Bernard Delemotte dont le visage et les mains
étaient couverts de piqûres. Après avoir affronté les requins, chevauché les
baleines, apprivoisé les murènes, il a été vaincu par les moustiques.
Ce n’est pas seulement à cause des moustiques que l’expédition de
Kodiak a été pénible : les rivières ont opposé aux plongeurs qui filmaient
les saumons rouges des obstacles souvent difficiles à surmonter. Il leur a
fallu remonter à pied, en tirant le zodiac, des torrents au flot impressionnant.
Les cascades, qui atteignaient parfois 20 mètres de haut, déversaient sur
eux des tonnes d’une eau glacée provenant de la fonte des neiges. Franchir
certaines chutes d’une grande puissance en filmant les saumons était souvent
un exploit.
