CAPITAINE DE LA CALYPSO
circonstances. Nous nous sentons envahis par une haine
absurde, irrépressible, à l’encontre des squales. Certains
d’entre nous empoignent des rames et frappent sur les poissons
pour les éloigner. Mais comme ceux-ci reviennent à la charge,
nous attrapons tout ce qui nous tombe sous la main — gaffes,
harpons, fusils même — et nous tuons. Nous massacrons...
L’ivresse meurtrière nous gagne, comme elle s’est emparée des
squales. La mer est rouge du sang mêlé du cachalot et des
requins. Des entrailles, des lambeaux de peau, des fragments
de chair forment en surface un magma écœurant. Et nous
tapons, et nous plantons nos armes dans le dos ou le ventre des
squales... Nous sommes fous... Nous rions de voir les requins
blessés devenir à leur tour la proie de leurs congénères.
Le carnage et la confusion durent une demi-heure. Lorsque
les derniers requins s’éloignent, il ne reste plus du cachalot
qu’un squelette. Nous nous regardons mutuellement, hébétés.
Nous sentons monter en nous un énorme sentiment de honte.
Qu’est-ce qui nous a pris ? Pourquoi ce délire ? Quel était le
sens de ce massacre ? Nous avons voulu faire payer aux squales
une faute que nous seuls avions commise. Rien n’est plus
imbécile, ni plus immoral, ni plus indigne d’hommes qui ne
jurent que par la science et la protection des espèces...
J’ai tenu à évoquer cet épisode dont, je le répète, je ne suis
pas fier, parce que c’est la seule occasion, en près de quarante
années de croisières sur la Calypso, où j’ai vu les équipiers
frapper des animaux marins. Cette crise nous servira de leçon.
Chaque fois que l’un de nous sera tenté d’oublier la voix du
bon sens, un autre sera là pour dire : « Souviens-toi du petit
cachalot ! »
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