CAPITAINE DE LA CALYPSO
L’après-midi, la mer fait semblant de se calmer. Nous nous
engageons dans les bouches de Bonifacio. Nous saluons les îles
Lavezzi, où les courants écument. C’est ici que, voici trois ans,
j’ai trouvé ma première épave avec le Hou Hop. J’étais
amateur; je me sens professionnel : c’est toute la différence.
Nous piquons vers le sud-est à travers la mer Tyrrhénienne,
en direction du détroit de Messine. La tempête lâche ses
chevaux. Les déferlantes nous heurtent durement par le
travers et nous secouent sans respect, comme si la Calypso
n’était qu’un bouchon en surface. Ni Charybde, ni Scylla,
cependant, ne nous dévorent...
Passée la pointe de Calabre, ça va mieux. Nous mettons le
cap sur l’île de Crète, que nous doublons par le sud (brève
escale). Nous traversons le bassin oriental de la Méditerranée.
Nous cinglons vers l’Egypte. Le pilote automatique tombe en
panne : il faut barrer à bras et, de nouveau, la mer se démonte.
Les tempêtes d’hiver, dans la Mare Nostrum, atteignent des
puissances dont on ne se doute guère : j’en aurai plusieurs fois
la démonstration dans mes années Cousteau.
La pluie et la grêle, poussées en oblique par un vent devenu
fou, s’abattent sur des flots d’une étrange couleur gris et vert.
Durant mon quart, sur cette Calypso de quarante-trois mètres
de longueur et de quelque quatre cents tonnes de jauge, je me
sens petit, très petit. En un mot, quantité négligeable... De la
passerelle, je ne distingue même plus l’avant du bateau. Les
lames passent par-dessus le plat-bord et balaient le pont et les
coursives. Gare au marin imprudent !
Nous entrons dans le havre de Port-Saïd, et c’est une
délivrance... Nous faisons nos pleins de gazole, d’eau et de
vivres. Nous embouquons le canal de Suez. Je tiens la barre
dans cette voie d’eau internationale qui m’a toujours fasciné et
dont mon père me parlait quelquefois quand nous allions à la
pêche. Ferdinand de Lesseps, le canal : tout cela me paraissait
si loin de la calanque de Sormiou... Nous croisons de gros
pétroliers, dont les remous nous aspirent...
Nous laissons derrière nous Suez, le canal et les tempêtes de
124
L’après-midi, la mer fait semblant de se calmer. Nous nous
engageons dans les bouches de Bonifacio. Nous saluons les îles
Lavezzi, où les courants écument. C’est ici que, voici trois ans,
j’ai trouvé ma première épave avec le Hou Hop. J’étais
amateur; je me sens professionnel : c’est toute la différence.
Nous piquons vers le sud-est à travers la mer Tyrrhénienne,
en direction du détroit de Messine. La tempête lâche ses
chevaux. Les déferlantes nous heurtent durement par le
travers et nous secouent sans respect, comme si la Calypso
n’était qu’un bouchon en surface. Ni Charybde, ni Scylla,
cependant, ne nous dévorent...
Passée la pointe de Calabre, ça va mieux. Nous mettons le
cap sur l’île de Crète, que nous doublons par le sud (brève
escale). Nous traversons le bassin oriental de la Méditerranée.
Nous cinglons vers l’Egypte. Le pilote automatique tombe en
panne : il faut barrer à bras et, de nouveau, la mer se démonte.
Les tempêtes d’hiver, dans la Mare Nostrum, atteignent des
puissances dont on ne se doute guère : j’en aurai plusieurs fois
la démonstration dans mes années Cousteau.
La pluie et la grêle, poussées en oblique par un vent devenu
fou, s’abattent sur des flots d’une étrange couleur gris et vert.
Durant mon quart, sur cette Calypso de quarante-trois mètres
de longueur et de quelque quatre cents tonnes de jauge, je me
sens petit, très petit. En un mot, quantité négligeable... De la
passerelle, je ne distingue même plus l’avant du bateau. Les
lames passent par-dessus le plat-bord et balaient le pont et les
coursives. Gare au marin imprudent !
Nous entrons dans le havre de Port-Saïd, et c’est une
délivrance... Nous faisons nos pleins de gazole, d’eau et de
vivres. Nous embouquons le canal de Suez. Je tiens la barre
dans cette voie d’eau internationale qui m’a toujours fasciné et
dont mon père me parlait quelquefois quand nous allions à la
pêche. Ferdinand de Lesseps, le canal : tout cela me paraissait
si loin de la calanque de Sormiou... Nous croisons de gros
pétroliers, dont les remous nous aspirent...
Nous laissons derrière nous Suez, le canal et les tempêtes de
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